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Note de lecture (Alain Beaupin)

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    Note de lecture (Alain Beaupin)

    Alain Beaupin, médecin qui travaille dans un centre de santé, m'a transmis la note de lecture suivante, à paraître dans la revue "Les Cahiers de Santé Publique". Alain Beaupin est un médecin engagé, présent dans de nombreuses instances qui défendent une médecine salariée de qualité.


    La revanche du rameur

    Deux mois après en avoir achevé la lecture, je n'avais pas encore réussi à classer "La revanche du rameur" de Dominique Dupagne dans l'un des tiroirs où je dépose habituellement les idées nouvelles que je croise au fil de mes rencontres. Pour le libraire chez qui je l'avais trouvé, les choses étaient simples. L'auteur se prévaut de sa qualité de médecin, l'ouvrage porte en sous titre "comment survivre aux médecins, aux hiérarchies et à notre société". L'ouvrage a donc été présenté dans le rayon "santé" de cette librairie généraliste. Ouvrage médical, donc. A l'appui de cette thèse, l'ouvrage faisait déjà du bruit dans le milieu médical. C'est par un message d'un collègue médecin hospitalier, posté sur une liste de diffusion de défenseurs de l'hôpital public, que j'en avais appris la parution.

    Commençons par le titre. Il fait référence à cette fable du rameur qui rencontre un grand succès chez les professionnels confrontés à la dictature mentale des nouveaux managers. On ne se lasse pas de la réentendre. Je laisse à ceux qui ne la connaissent pas le plaisir de la découvrir dans le livre ou sur le site que lui a consacré l'auteur.
    A l'évidence le livre est écrit par un médecin. L'auteur analyse un phénomène pathologique, la souffrance des individus confrontés au management moderne. Il part du symptôme et de ses différentes formes d'expression, parfois peu évocatrices du mal qui ronge l'individu à son insu. En cela, il adopte une démarche de clinicien à l'écoute du patient. Tout au long de l'ouvrage il pourrait décrire les différentes formes d'expression de la maladie. Il donnerait les clefs de compréhension de celle ci à la manière d'un infectiologue qui expliquerait comment le bacille de Koch et l'homme ont cette relation singulière qui parfois se traduit chez ce dernier par une forme de tuberculose. L'infectiologue n'omettrait pas de décrire le rôle déterminant de l'organisation sociale qui va permettre l'apparition de la maladie chez certains individus, sous l'influence de la pauvreté et du faible accès à la connaissance, par exemple.

    Mais Dominique Dupagne s'y prend tout autrement.

    Le décalage perturbateur commence dès les premières pages : l'auteur décrit non pas une maladie figurant dans les traités de médecine, non pas une nouvelle maladie à laquelle il pourrait espérer attacher son nom, mais un phénomène social. Les symptômes pathologiques sont biens connus de ceux qui travaillent dans un hôpital concurrentiel, dans une fonction publique décomplexée, ou dans une entreprise moderne. Ils ont pour nom "démarche qualité", "évaluation", "nouveau management public", performance", "changement". La souffrance des individus est elle aussi bien connue des sociologues du travail, des syndicalistes aux yeux ouverts, des médecins du travail les plus avisés. Trop de cliniciens la nomment "dépression" ou "anxiété" et prescrivent moult psychotropes, quand ils ne rejettent tout simplement pas ces patients "qui n'ont rien" après les avoir généreusement photographiés, saignés et explorés par tous les orifices naturels.

    Dominique Dupagne décrit donc l'organisation sociale à l'origine de ces maladies. Il montre en effet comment cette organisation broie les individus qui la composent. En cela il inscrit sa pensée dans celle des nombreux auteurs qu'il cite, issus notamment du champ des sciences humaines. Pour autant, il s'agit selon moi d'une démarche pleinement médicale. Il insuffle un peu d'oxygène à une médecine contemporaine dont la pensée est esclave d'un modèle bio-médical dominant de façon quasi totalitaire. Modèle sous influence de ce qu'il est convenu d'appeler le "complexe médico-industriel". L'auteur pourrait aussi donner matière à penser à une médecine générale et à une santé publique à la française qui auraient tant à faire si elles scrutaient un peu moins leur nombril.

    Pour la clarté de mon commentaire et lever l'objection du lecteur peu familier de la pensée médicale, j'ajoute une précision concernant la notion de maladie. Malgré les apparences, malgré ce que nous indiquerait notre bon sens(1) , les maladies sont bien une construction humaine, une construction sociale. Non les maladies ne flottent pas dans l'éther, non elles ne sont pas de création divine, elles sont des concepts intellectuels qui décrivent des réalités humaines.

    Autre originalité très convaincante de Dominique Dupagne, il fournit une explication biologique au phénomène qu'il identifie. L'explication est simple. Il s'agit de nos gênes. Nos gênes nous gouvernent, nous les êtres humains. Nous ne sommes que les porteurs de nos gênes. Notre rôle est d'assurer leur pérennité et leur expansion. Tout est écrit dans une langue très claire et pour tout dire passionnante. Là aussi je vous laisse le plaisir de la découverte. Vous saurez pourquoi votre chef de bureau vous pourrit l'existence et en quoi vous faites de même avec le rameur qui est en dessous de vous.

    Dominique Dupagne montre, exemples à l'appui, que la domination des gênes peut être remise en cause. L'organisation sociale hiérarchique et pathogène qui résulte de cette domination peut selon lui être remplacée par d'autres modes d'organisation sociale. Ceux qui s'intéressent au management, comme acteurs ou comme victimes, voire comme théoriciens, trouveront matière à réflexion dans les thèses de Dominique Dupagne. Les exemples qu'il cite renvoient aux mérites comparés des modèles hiérarchiques, verticaux, et de domination, par rapport aux modèles horizontaux ou collaboratifs. En bon connaisseur des évolutions des relations sociales permises par les nouvelles formes d'organisation de la communication apparues avec internet, il trace des perspectives résolument optimistes. On peut certes discuter ses hypothèses sur le rôle du web, on peut également relever l'absence de référence à la question soulevée par la prolifération d'une des espèces du vivant, la notre, au détriment des autres, dans une planète aux limites finies. Il n'en reste pas moins que ce livre apporte quelque chose à la réflexion sociale.

    Il faut enfin en recommander la lecture à ceux que la politique passionne et qui s'interrogent sur la manière de penser le futur de l'organisation de nos sociétés. Dominique Dupagne se défend de retenir le communisme comme alternative sociale(2) . A l'appui de cette défense il rapporte comment les sociétés ou les organisations qui s'en sont réclamé se sont inscrites dans le modèle de domination hiérarchique qu'il dénonce tout au long de son ouvrage. Pour autant, il me semble que "La revanche du rameur" ouvre aussi ce débat.

    Alain BEAUPIN (3)

    1) Le bon sens, c'est ce qui fait qu'en observant autour de nous, nous voyons bien que la terre est plate. (d'après Georges Politzer)

    2) p. 253

    3) Sans conflit d'intérêt

    #2
    Re : Note de lecture (Alain Beaupin)


    Ça vaut tous les articles bâclés de journaleux pro. J’ai en particulier apprécié ce passage: « Malgré les apparences, malgré ce que nous indiquerait notre bon sens(1) , les maladies sont bien une construction humaine, une construction sociale. Non les maladies ne flottent pas dans l'éther, non elles ne sont pas de création divine, elles sont des concepts intellectuels qui décrivent des réalités humaines. », qui fait un bel écho, je trouve, à votre post sur Les patients du docteur Stéphane (fil soignants/soignés) car il permet d’articuler la description factuelle et la dimension métaphorique de la maladie – trop souvent oubliée, il me semble.
    Je simplifie souvent en disant qu’on n’est jamais malade une fois mais forcément deux fois : il y a les symptômes décrits par le docteur Stéphane et en même temps les interprétations personnelles qu’on leur donne et sociales (+ morales) qui leur sont données. C’est bien dans ce fatras qu’il faut faire le tri pour s’en tenir aux « réalités humaines ».
    Dernière modification par d_dupagne, 08/05/2012, 10h27.

    Commentaire


      #3
      Re : Note de lecture (Alain Beaupin)

      bonjour Dominique,

      le bon sens est d'accepter une invitation
      comme de monter dans un avion
      prendre de la hauteur
      permet de voir que l'on est tout petit
      qu'il ne sert à rien d'avoir peur
      pour vérifier que la terre est finie.
      Dernière modification par d_dupagne, 08/05/2012, 19h52.

      Commentaire

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