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Groupe des dix - intelligence artificielle ou collective ?

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    Groupe des dix - intelligence artificielle ou collective ?

    Chapitre 11 : Le Groupe des Dix,
    ou le besoin de penser autrement



    Pour chaque problème complexe
    il existe une solution simple, évidente, et fausse.

    H. L. Mencken


    De nombreux penseurs, sociologues et philosophes se sont penchés sur ce dilemme. Parmi eux, un petit groupe occupe à mon sens une place importante, liée à la qualité et au caractère novateur de sa réflexion. Ils ne sont plus tous jeunes, certains ne sont plus là : il s’agit du Groupe des Dix. Je n’ai découvert son existence que très récemment.

    J’étais adolescent quand ils se sont réunis formellement pour la première fois, dans une atmosphère de soif de changement issue des événements de 1968. Ces fameux «événements» ont contesté initialement la structure de dominance hiérarchique, mais sans aboutir à une vraie révolution, et pour cause : les révolutionnaires ont vite été débordés par ceux qui souhaitaient plutôt intégrer la structure et accéder à la consommation des ressources, pour les raisons que j’ai longuement détaillées dans la première partie.

    « Le Groupe des Dix a fonctionné régulièrement de 1969 à 1976, sur la base de réunions informelles, réunissant des personnalités aussi diverses que celles d’Henri Atlan, Jacques Attali, Robert Buron, Joël de Rosnay, Henri Laborit, André Leroi-Gourhan, Edgar Morin, René Passet, Michel Rocard, Jacques Robin, ou Michel Serres. Leurs débats exploraient des domaines aussi vastes que la cybernétique, la théorie de l’information, les relations entre violence et politique, les problèmes drainés par la croissance économique, ou les rapports masculin-féminin[1].»

    Henri Laborit en faisait donc partie, au moins au début. Michel Serres affirme depuis quelques années que nous approchons de la fin du néolithique, qu’une rupture importante s’annonce pour l’espèce humaine, qu’il faut sortir du pur rationalisme qui devient sclérosant. Joël de Rosnay a écrit il y a plus de quinze ans :

    « Nous continuons à extrapoler de manière linéaire les données du passé, alors que les évolutions que nous vivons sont non linéaires, exponentielles, en constante accélération. Pour les politiques, économistes, planificateurs et organisateurs du monde, la complexité des situations et des organisations est abordée avec des méthodes et outils intellectuels inspirés de ceux du xixe siècle, en référence à des évolutions linéaires et homogènes, à un monde stable où les mêmes causes produisaient les mêmes effets. Or les effets rétroagissent sur leurs causes. Les processus, réseaux, systèmes, s’enchevêtrent dans un maillage inextricable. Il nous faut donc de nouveaux outils, de nouvelles méthodes de pensée pour aborder une évolution dont nous sommes les acteurs principaux. Il importe de prendre du recul. De nous élever pour mieux voir, de relier pour mieux comprendre, de situer pour mieux agir[2]. »


    La pensée complexe

    Je ne me suis pas intéressé à tous les membres de ce groupe, mais la majorité des auteurs dont la pensée m’a paru pertinente et porteuse d’espoir en ont fait partie. Ils ont développé ensemble une nouvelle forme de pensée, dénommée «complexe», dont Edgar Morin s’est fait depuis le principal porte-parole.

    Le mot «complexe» n’est pas très attirant, car il évoque immédiatement la notion de difficulté conceptuelle, de complication. Ce handicap participe probablement aux difficultés que la pensée complexe rencontre pour se faire entendre. Bien sûr, j’ai noté que complexe fait référence à complexum, ce qui est lié, tissé ensemble. Mais, si le mot est juste, il n’est pas très «vendeur». Notre esprit pragmatique et paresseux nous pousse généralement vers les choses simples à comprendre. La pensée complexe est pourtant d’un abord facile. Elle tient compte des interactions permanentes entres les êtres vivants, les causes et leurs effets, les choses et leur environnement et mêmes les idées. La pensée complexe s’oppose au rationalisme cartésien fondé sur la réduction et la disjonction : réduction des phénomènes en parcelles analysables par notre esprit et nos outils limités ; disjonction de ces éléments pour échapper aux interférences générées par leurs interactions.

    Le rationalisme cartésien a eu l’immense mérite d’évacuer la métaphysique religieuse de la pensée scientifique. Il a permis les progrès que nous connaissons et dont nous profitons, notamment dans le domaine de la santé. Mais cette école de pensée est devenue borgne devant la complexité croissante des phénomènes liés à ces mêmes progrès. Notre société et nos métiers sont devenus beaucoup trop rapides et interactifs pour s’accommoder d’une pensée parcellaire et figée.

    La pensée qui réduit et disjoint est celle du chercheur qui prétendrait étudier la vie sociale des insectes en disséquant deux fourmis mortes. Ce phénomène devient problématique en médecine. L’analyse de l’efficacité des médicaments fait toujours appel à une analyste rationaliste : l’essai clinique contrôlé. Celui-ci n’étudie que quelques effets parmi des centaines, sur un petit échantillon réducteur et souvent peu représentatif de la population. L’intégration du sujet dans le protocole scientifique le disjoint de son milieu et altère le cours normal de la maladie ou de l’effet du médicament dans la «vraie vie». L’évaluation est donc difficile, incomplète, et n’est pas toujours généralisable à la population d’où provient l’échantillon d’individus étudiés. Elle ne détecte qu’une partie des effets positifs potentiels du produit et risque de passer à côté de certains effets indésirables rares. Ce n’est que lorsque le médicament est commercialisé et massivement utilisé «dans la vraie vie» que ces événements rares ont une chance d’être détectés, et encore, le plus souvent tardivement. Le système de suivi de ces accidents après commercialisation (appelé pharmacovigilance) bénéficierait grandement de la possibilité d’étudier en temps réel les bases de données de l’Assurance maladie. Malheureusement, celles-ci sont jalousement verrouillées, en France en tout cas.

    La pensée complexe au contraire, analyse les phénomènes dans leur globalité et dans leur mouvement. Cette pensée n’est pas utopique, elle existe autour de nous sous forme d’outils ou de phénomènes complexes, sans que nous les ayons identifiés comme tels.

    Le premier exemple que je vous propose concerne l’informatique et non la médecine ; cette dernière résiste malheureusement encore beaucoup à la pensée complexe. Il s’agit du système qui protège notre boîte aux lettres électronique des courriers publicitaires indésirables, cette plaie qu’on appelle les «spams» et qui constituent jusqu’à 95% du courrier qui transite sur Internet.

    La facilité avec laquelle des publicitaires indélicats peuvent désormais bourrer à peu de frais nos boîtes aux lettres a failli tuer le courrier électronique au milieu des années 2000.

    La première approche de la lutte antispam a utilisé les bonnes vieilles recettes de la «démarche qualité » :
    - analyser le contenu du produit sans tenir compte ce qui l’entoure ;
    - identifier des indicateurs ;
    - trier le courrier à partir de ces indicateurs pour séparer le courrier normal, non spam (la qualité) du spam (la non-qualité).

    Ces indicateurs étaient des mots qui tournaient autour de thèmes privilégiés : médicaments pour l’impuissance, pornographie, hypothèques au meilleur taux. Un autre indicateur caractérisant le spam était le caractère massif du courrier, envoyé à l’identique à de nombreux destinataires.

    Malheureusement pour cette approche rationaliste et pour nos boîtes aux lettres, le spam provenait d’émetteurs humains, donc intelligents et adaptables. Ils ont très vite su contourner ces défenses primitives, notamment en écrivant ces mots clés avec des fautes d’orthographe volontaires. Le filtre fondé sur les mots laissait passer le spam, mais il avait un autre défaut plus grave : il détruisait des courriers qui n’étaient pas du spam, et qui contenaient un mot faisant partie de la liste noire : un ami nous parlant de l’érection d’une statue ou de l’achat d’une pipe de collection voyait son courrier traité à tort comme indésirable. Des émetteurs de courrier adressant une lettre intéressante ou une alerte à de nombreux destinataires étaient également assimilés à tort à du spam en tant que posteurs massifs.

    Nous retrouvons dans cette première mouture des filtres antispam le défaut fondamental de la «démarche qualité» fondée sur l’analyse d’indicateurs objectifs : la non-qualité la contourne, la vraie qualité peut en être la victime.

    Les armes antispam se sont alors perfectionnées : chacun était incité à éduquer son filtre en y déposant les spams qu’il recevait. Un programme analysait des messages et en tirait des règles statistiques permettant de perfectionner ces filtres, et surtout de les personnaliser. En effet, les filtres précédents partageaient un autre défaut avec la démarche qualité, dont je ne vous ai pas parlé jusqu’ici : la définition de la qualité pour un produit donné n’est pas la même pour tous ! Tel courrier électronique envoyé en masse par un commerçant vous intéressera peut-être, alors que vos amis le considéreront comme un spam. Il fallait donc des filtres adaptés à chacun.

    Malgré cette étape plus subtile d’apprentissage, la mise en place de ces filtres fut également un échec. Les spammeurs étaient de plus en plus intelligents et contournaient ces règles. Les filtres s’obstinaient à détruire certains courriers électroniques qui n’étaient pourtant pas du spam et laissaient passer un grand nombre de courriers indésirables.

    C’est alors que sont apparues les conditions nécessaires pour qu’une solution « complexe » puisse émerger :
    - la connexion permanente entre les internautes et les courriels (le complexum) ;
    - la transformation de tous les lecteurs en acteurs non hiérarchisés d’un système de tri global.

    L’«intelligence collective» émergeant d’une stratégie fondée sur la «pensée complexe» pouvait alors se mettre au service de la lutte antispam.

    L’élément technique qui permet la réunion de ces conditions est la généralisation du Webmail, c’est-à-dire de la lecture du courrier directement sur Internet. Avant le Webmail, le principe du courrier électronique est très proche de celui du courrier traditionnel : un courriel est émis, il porte le nom de l’expéditeur et celui du destinataire : vous. Ce courriel aboutit dans votre boîte aux lettres située chez votre fournisseur d’accès Internet. Grâce à un logiciel spécifique (Outlook, Eudora, Mail) vous prélevez votre courrier dans cette boîte aux lettres, comme vous le feriez dans le hall de votre immeuble. Une fois ce courrier sorti de la boîte aux lettres et chargé sur votre ordinateur, votre boîte chez votre fournisseur d’accès se vide et celle située sur l’ordinateur se remplit. Cette boîte dans votre ordinateur est l’équivalent dans votre appartement de la table où vous posez le courrier prélevé dans la boîte aux lettres de l’immeuble. Personne d’autre que vous ne saura ce qu’il deviendra, et notamment si vous le considérerez comme une publicité indésirable. Le fait que nous disposions de deux boîtes aux lettres, une chez notre fournisseur d’accès (équivalent de celle du hall d’immeuble remplie par le facteur) et une autre sur notre ordinateur (équivalent du tas de lettres que vous avez prélevées dans la boîte de l’immeuble), trouble parfois la compréhension de la logique de cheminement du courrier électronique qui est pourtant identique à celle du courrier papier.

    Ce système traditionnel présente un énorme défaut qui ne permet pas de lutter contre le spam, pas plus que nous ne pouvons lutter contre les prospectus publicitaires dans nos boîtes d’immeuble malgré des codes d’accès. Ce défaut est l’absence de connexion entre les destinataires des courriers. Chacun reçoit son courrier et le traite lui-même. L’information fondamentale apportée par le tri que nous réalisons individuellement en lisant notre courrier important et en mettant le spam à la poubelle ne profite qu’à nous. La déperdition de «jus de cervelle» est colossale. Imaginez que, pour gérer sa musique sur son ordinateur, chacun continue à entrer lui-même le nom des morceaux pour chaque disque copié dans iTunes ! Il existe actuellement des bases de données partagées qui évitent la répétition du même travail fastidieux. Il suffit que cette tâche soit réalisée une fois par un utilisateur pour que des centaines de millions d’autres en profitent.

    Le Webmail permet de s’affranchir de cette limitation. Il s’agit d’un système de lecture du courrier différent du système traditionnel que je viens de vous décrire. Avec le Webmail (Yahoo! Mail, Gmail, Hotmail...) vous lisez votre courrier sur le site d’un service spécialisé, et ce courrier y reste tant que vous ne l’en effacez pas. Il n’est pas importé dans votre ordinateur. Toute l’intelligence que vous mettez au service du tri de votre courrier et de l’élimination du spam a lieu en ligne, dans un espace commun, et non dans le huis clos de votre logiciel de courrier personnel.

    Il suffit alors de traiter statistiquement ces informations en temps réel pour générer une intelligence collective qui devient colossale si les utilisateurs se comptent par millions. La probabilité pour que ces utilisateurs se trompent tous sur la qualification d’un courrier devient proche de zéro. Tout le spam évident est éliminé dès que quelques dizaines d’utilisateurs l’ont désigné comme tel. Pour un nombre de lecteurs dépassant le million, le nombre de fois où vous devrez mettre vous-même un spam à la poubelle car vous en serez l’un des premiers destinataires devient très faible.

    Le problème ne se pose que pour le spam «limite», qui sera considéré comme indésirable par certains et pas par d’autres. Cette limite floue entre qualité et non qualité est une composante de la complexité : rien n’est jamais vraiment tranché, les frontières entre les catégories sont floues et instables. Un critère de tri n’est pas perçu de la même façon par tous. Pour gérer cette difficulté, le système dispose d’un rétrocontrôle : les courriers indésirables identifiés à partir de données statistiques ne sont pas détruits, mais placés dans une poubelle spécifique et provisoire (boîte à spams). Chacun peut donc requalifier un courrier traité à tort part le tri automatique. Ce jugement personnel est stocké dans la base de données et servira à traiter plus efficacement les tris futurs concernant votre courrier. Nous retrouvons l’apprentissage des premiers filtres, mais cet apprentissage n’est plus l’élément fondamental, il devient une variable d’adaptation.

    Si, pour une raison quelconque, quelques petits malins s’associaient pour faire traiter un courrier à tort comme un spam par le filtre statistique, d’autres utilisateurs explorant leur boîte à spams annuleraient cette manipulation, et en étant plus nombreux permettraient sa requalification en courrier normal.

    Ce système a permis de faire quasiment disparaître le spam de la vue des utilisateurs de Webmail en le plaçant dans une poubelle provisoire. L’intelligence collective et complexe a vaincu un puissant système de dominance commercial et crapuleux fondé sur le détournement du bien commun au profit de quelques-uns.

    Je reprends les éléments de la pensée complexe qui ont permis de faire émerger cette solution et de résoudre un problème lié à la tentative de captation des ressources par des individus antisociaux (les spammeurs).
    - Tous les individus présents dans le système sont impliqués en tant qu’acteurs dans l’outil.
    - Les données et l’intelligence des acteurs sont connectées entre elles en temps réel.
    - Il n’existe nulle part une quelconque hiérarchie humaine. C’est une machine qui gère le tri à partir de données statistiques. Personne ne commande le système, sauf le propriétaire de la machine.
    - Si le propriétaire de la machine tente de tirer profit de sa situation de contrôle, il risque de disparaître en étant abandonné par ses utilisateurs. Il existe donc une solide régulation cybernétique de son comportement. Imaginez un patron qui peut être limogé à tout instant s’il traite mal ses employés ou ses clients.
    - Le service (tri) n’est pas uniforme, il s’adapte à chacun, il y a autant de tris que d’individus.
    - Le service n’est pas figé, il évolue en temps réel. Le statut d’un courriel stocké sur le Webmail peut changer à chaque seconde.
    - Enfin, le service ne vise pas le «principe de précaution» ni le «zéro défaut». Il sait qu’il peut se tromper (rarement) et permet donc un rétrocontrôle puissant sur son activité en conservant les courriers indésirables dans une boîte à spams ou chacun peut rectifier une erreur de tri.

    Nous sommes bien loin de la structure hiérarchique des organisations et de la «démarche qualité» fondée sur des indicateurs. Une stratégie fondée sur la «pensée complexe» fonctionne. Notez que dans l’exemple de notre filtre antispam, le coût de fonctionnement de cette organisation est très modeste.

    Un autre exemple, facile à conceptualiser mais pas forcément à accepter, concerne la médecine. Il s’agit cette fois d’un système qui n’a jamais été implémenté, mais qui donne une idée de ce que pourrait donner la pensée complexe appliquée à la santé.

    Imaginons que nous cherchions un outil d’identification du meilleur chirurgien dans un hôpital donné.

    L’approche simplexe, rationaliste, qui réduit et disjoint, consiste à chercher des indicateurs de qualité objectifs : diplômes et distinctions de ce chirurgien, taux de complications faisant suite à ses opérations, nombre d’opérations annuelles réalisées, respect des procédures opératoires. C’est ainsi que l’on procède aujourd’hui. Cette méthode souffre de tous les travers de la «démarche qualité» que nous avons passés en revue :
    - Le diplôme ne suffit pas toujours pour garantir la compétence.
    - Un excellent chirurgien opère plus de cas difficiles et peut donc paradoxalement avoir plus de complications.
    - Le nombre ne fait pas forcément la qualité et le stakhanoviste n’est pas toujours l’artiste.
    - Il y a toujours au sein des procédures quelques items sans intérêt, voire néfastes ; un bon chirurgien préoccupé par la sécurité de son travail pourra avoir une moins bonne note sur le respect des procédures qu’un chirurgien médiocre qui respecte toutes les règles, sans se poser la question de leur pertinence face à une situation atypique.

    Si vous utilisez ces critères pour attribuer des primes ou des promotions aux chirurgiens, certains d’entre eux vont passer des diplômes sans intérêt, refuser les patients fragiles et chercher à opérer un maximum de malades, y compris les bien-portants pour lesquels l’opération pourrait être discutée, mais qui ne souffriront que rarement de complications postopératoires. Globalement, vous n’allez pas sélectionner les bons chirurgiens et l’impact de votre stratégie managériale sur la qualité des soins sera délétère. C’est grossièrement ce qui se passe actuellement à l’hôpital et ce qui se met en place chez les médecins libéraux.

    L’approche «complexe » est surprenante et déstabilisante. Elle paraît même révoltante aux esprits les plus cartésiens. Elle consiste à analyser qui sont les personnes ayant choisi ce chirurgien, et à calculer au sein de cette patientèle le pourcentage d’infirmières, de médecins (de cet hôpital) et de patients faisant partie de leur famille.

    Cet indicateur statistique est «complexe». Il traduit par un simple chiffre des milliers de données que vous ne pouvez pas analyser du fait de leur nombre, de leurs fluctuations et de leurs interactions.

    Ce type d’indicateur n’a jamais été mis en place, nulle part. Pourtant, un économiste a dit un jour, sur le ton de la boutade, que la meilleure analyse des placements financiers résidait dans la connaissance des achats que les financiers font pour leur propre compte. Il me semble que ce n’est pas idiot. De même, le meilleur moyen d’identifier la meilleure classe de 6e dans un collège n’est-il pas de rechercher celle où les enseignants de cette école placent leurs enfants ? Cette forme de délit «d’initié[3]» est porteuse d’une riche information complexe si l’on parvient à l’analyser correctement.

    Revenons à notre indicateur complexe de qualité chirurgicale, qui traduit les liens de confiance et d’estime qui se sont tissés entre ce chirurgien et les autres soignants. Ces liens émanent de personnes qui sont bien placées pour juger de son travail puisqu’elles le côtoient ou soignent les mêmes patients. De plus, s’agissant de professionnels, ces patients-soignants savent détecter l’esbroufe ou la célébrité usurpée. Ils savent également par les retours de leurs patients si les qualités humaines sont à la hauteur des qualités techniques. Leur choix de se faire opérer par ce chirurgien, ou de lui confier sa famille, n’est que le processus final d’une analyse complexe de son activité. Enfin, la spontanéité du choix est présumée forte : il n’est pas évident de se faire opérer par un chirurgien, ami mais que l’on sait médiocre opérateur, dans le seul but d’améliorer son score.

    Encore une fois et à ma connaissance, cet indicateur quasiment parfait, ou peut-être le moins imparfait, n’a jamais été mis en œuvre collectivement. Je dis collectivement car, à titre personnel, c’est le seul que les médecins utilisent. Même les plus fervents adversaires d’un tel système «horriblement subjectif» emploient cette stratégie lorsqu’ils ont besoin d’une bonne adresse : ils se fichent des diplômes ou des classements publiés dans les hebdomadaires, et interrogent plutôt leur réseau professionnel pour obtenir le ressenti subjectif de leurs collègues. C’est en tout cas ce que je constate sur les nombreuses listes de discussion de médecins que je fréquente, quelle que soit leur spécialité. Il ne s’agit pas de l’avis du plus grand nombre, mais de l’avis de ceux qui savent, d’un avis influencé par la position que nous reconnaissons à l’apporteur d’information dans notre réseau personnel.

    Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une hiérarchie, mais d’une pondération qualitative. Contrairement aux hiérarchies, cette pondération est fluctuante, informelle, privée du pouvoir de décider, et enfin remise en cause régulièrement. Elle n’apporte pas d’autres pouvoirs que celui d’être écouté avec plus d’attention et parfois de convaincre. Elle n’est pas transmissible. Une pondération positive et élevée ne concerne que certains domaines d’expertise de l’individu et n’est pas attachée globalement à sa personne. C’est ce que nous appelons un réseau. Du réseau au complexum, il n’y a qu’un pas, l’un étant la traduction de l’autre.
    _______

    [1] Brigitte Chamak, Le Groupe des Dix ou les avatars des rapports entre science et politique, Éditions du Rocher, 1997.
    [2] Joël de Rosnay, L’Homme symbiotique, Le Seuil, 1995.

    [3] Philippe Manière, «Médecins, professeurs, un peu de transparence !», Enjeux-Les Échos, n° 241, décembre 2007.
    Dernière modification par d_dupagne, 08/11/2017, 08h15.

    #2
    Re : Groupe des dix - intelligence artificielle ou collective ?

    Je mets cet extrait ici, j'en aurai besoin plus tard.

    Commentaire


      #3
      Re : Groupe des dix - intelligence artificielle ou collective ?

      Bonjour à vous,

      Le texte est intéressant, même si il redit ce qu'on connait votre pensée sur ces sujets., déjà décrite par ailleurs.

      Mais pour moi le titre est étonnant: en quoi ce texte décrit il l'opposition intelligence artificielle versus collective ?
      Pour moi le titre ne va pas, mais le texte est très bien.

      La pensée complexe ou collective pourrait très bien être implémentée par de l'intelligence artificielle.

      D'ailleurs, quand on lit l'opposition entre les 2 intelligences, ça m'étonne.
      L'artificielle n'est pour moi qu'une mise en oeuvre, une implémentation de la meilleure intelligence choisie par l'humain, donc la collective possiblement.
      Par définition, l'intelligence artificielle ne connait que les contextes qu'on lui a appris, mais l'intelligence collective peut parfaitement alimenter cette première.

      Si on prend l'exemple du web mail et l'identification du spam:
      de ce que je comprends, la collective va décider sur base de quoi a été notifié comme spam, si un mail est du spam ou pas.
      Mais l'artificielle est aussi précisément de l'apprentissage par l'exemple, donc si on la nourrit d'exemples de mails spam, elle saura identifier si un mail est du spam ou pas.

      Donc pour moi, ce sont juste avec ou sans IA 2 implémentations différentes, mais l'input premier de l'intelligence est toujorus humain (qui décide qu'il faut se baser sur l'experience des rejets spam de mails par les individus), collectif ou complexe dans ce cas.

      Dites moi si je dis des bêtises.

      Merci

      Commentaire


        #4
        Re : Groupe des dix - intelligence artificielle ou collective ?

        Bonjour,

        Je pense que vous connaissez surement les travaux et recherches de l'entomologiste, Pierre André Latreille.
        Sans être un grand connaisseur de cette notion de pensée complexe, je pense que si parallèle doit exister entre intelligence et pensée, celle-ci devrait se focaliser aussi sur l'intelligence animale, notamment l'exemple des petites fourmis, qui utilisent au mieux leur intelligence collective par le biais d'une pensée, que l'on peut qualifier d'après ce que j'ai lu dans votre extrait et surtout de ce que j'ai lu d'Edgard Morin, complexe.
        Personnellement je suis grand amateur de ce Monsieur, qui a inventé, on peut même dire "tout inventé" dans la science des insectes, et qui a apporté beaucoup dans différents domaines de recherche.
        D'ailleurs je trouve cela dommageable, ou regrettable que les sciences modernes, notamment la robotique, ne s'intéresse pas plus à ce qu'est la première des pensées complexes : le règne animal et végétal.
        Mais je ne suis qu'un simple profane par rapport à ce sujet qui je l'admets, est intéressant, mais terriblement compliqué dans sa compréhension et sa mise en pratique.


        Voici donc un court extrait d'un recueil de recherches de Pierre André Latreille, sans prétention, juste histoire de se faire plaisir "simplement" à la fois pour les yeux et aussi pour la mémoire :

        INTELLIGENCE : "j'ai commencé les expériences proprement dites en janvier 58. Premier thème : l'intelligence. Les fourmis sont-elles intelligentes ?
        Pour le savoir j'ai confronté un individu fourmi rousse (formica rufa), de taille moyenne et de type asexué au problème suivant.
        Au fond d'un trou j'ai mis un morceau de miel durci. Mais le trou est obstrué par une brindille, peu lourde mais longue et bien enfoncée. Normalement la fourmi agrandit le trou pour passer mais ici le support étant en plastique rigide, elle ne peut le percer.
        Premier jour :la fourmi tire la brindille par à coups, puis la soulève, puis la relâche, puis la resoulève.
        Deuxième jour : la fourmi fait toujours la même chose. Elle tente de taillader la brindille à la base. Sans résultats.
        Troisième jour : Idem. On dirait que l'insecte s'est fourvoyé dans un mauvais mode de raisonnement et qu'il persiste parce qu'il est incapable d'en imaginer un autre. Ce qui serait une preuve de sa non-intelligence.
        Quatrième jour : Idem
        Cinquième jour : Idem
        Sixième jour : en me réveillant ce matin j'ai trouvé la brindille dégagée du trou. Cela a dû se passer pendant la nuit.
        Chat Noir, yeux couleur or.

        Commentaire


          #5
          Juste, si je puis me permettre si vous voulez vraiment utiliser le vocabulaire de la norme pour parler qualité, plutôt quie parler de "qualité" "non-qualité", le terme dans la norme est celui de produit conforme ou non-conforme. Ce que vous appelez non-qualité dans le vocabulaire de la norme sera qualifié de non-conformité.

          Et ce que vous dites sur les webmails, excusez moi, mais j'ai l'impression que vous comprenez pas bien le problème des spams, les filtres baysiens et cie.

          Vos webmails si super, vous pouvez même pas chiffrer vos courriels ! Et ça n'a aucune incidence sur les spams, j'ai des boites google et je prend réguliérement du spam et je suis obligé réguliérement de vérifier la boite spam pour retrouver des courriels qui n'en étaient pas !

          Par contre, j'utilise pour mes corerspondances pro une boite mail laposte avec thunderbird et j'ai pas trop de spams. Le plus important pour le spam, c'est de âs maisser trainer votre adresse mail n'importe où.
          Site perso
          Les mauvais logiciels sont une plaie divine et un fardeau pour l'internet. Ensemble, rejoignez la ligue des justiciers contre les mauvais logiciels !

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